La critique

C'est en 1986 que David Lynch, alors fort de trois longs-métrages plus ou moins réussis, sort « Blue Velvet ». Après un échec commercial et critique cuisant avec « Dune », film maudit de 1984, le réalisateur originaire du Montana revient avec un beaucoup plus petit budget et sort du monde de la science-fiction pour revenir à un film plus réaliste.

Fortement controversé pour ses scènes de sexe notamment, « Blue Velvet » marque un tournant dans la filmographie de Lynch, puisqu'il est l'un de ses plus grands succès et qu'il a définitivement lancé sa carrière de réalisateur. Lynch gagnera une palme d'or quatre ans plus tard pour « Sailor et Lula ».

Blue Velvet
Blue Velvet

De la vermine derrière le rideau

« Blue Velvet » arrive donc au moins bon moment dans la carrière de David Lynch. « Dune » a été catastrophique, le réalisateur le renie car il n'a pas eu son final cut, la critique est plus que mitigée et le succès est loin d'être au rendez-vous. Lynch parlera d'un film maudit, un projet couteux impossible et qui l'a fortement marqué. C'est donc deux années plus tard que « Blue Velvet » rentre en scène.

« Blue Velvet » s'ouvre sur un lourd rideau de velours bleu qui donne comme vous l'avez deviné son titre au film. Le long-métrage prend place à Lumberton, petite ville présentée comme un paradis dans une superbe introduction accompagnée de la fameuse chanson de Bobby Vinton, « Blue Velvet ». Le ciel est bleu, les couleurs des fleurs sont vives et rassurantes, on arrose les pelouses, Lumberton est un idéal. Mais comme chez Lynch l'utopie ne dure qu'un temps, le réalisateur nous dit vite ce que renferme cette petite ville tranquille. Alors qu'un homme est victime d'une attaque, les insectes sous-terre remuent, s'agitent. L'orage bleu approche. C'est la découverte a priori anodine d'une oreille humaine qui va tout déclencher. Et c'est Jeffrey Beaumont qui va faire cette trouvaille. Porté par une curiosité contagieuse pour le spectateur, le jeune garçon s'entête à trouver le propriétaire de l'oreille. Grâce à son amie Sandy, il est sur la piste d'une chanteuse de cabaret, Dorothy Vallens. Une femme qui cache d'affreux secrets. Touché par cette femme, Jeffrey veut lui venir en aide.

Le mal et la beauté incarnés

Nous sommes chez David Lynch, nous rentrons donc dans un monde particulier. « Blue Velvet », c'est une ambiance très bizarre et un film plein de suspense et de moments dérangeants. Le réalisateur pose un décor à la fois malsain, dramatique, hypnotique, érotique et presque sadomasochiste. L'histoire est un des gros points forts du film. Sur fond d'une enquête personnelle pour découvrir le propriétaire légitime d'une oreille, « Blue Velvet » nous parle du monde et de la pourriture qu'il renferme. Lumberton, c'est le monde vu par les yeux de David Lynch. Un monde plein de crasse, plein de merde, sous les traits de personnages infâmes et difficiles à appréhender.

Ses personnages, Lynch sait les rendre intéressants. C'est pourquoi on se prend d'affection d'un gamin à la curiosité malsaine mais au courage remarquable. L'acteur fétiche de Lynch, Kyle Maclachlan est donc Jeffrey Beaumont, ce jeune irresponsable qui prend un certain plaisir à espionner les femmes qui se déshabillent. Une femme en particulier, Dorothy Vallens. Une femme à la beauté indéfinissable, lissé par sa robe de velours bleu et marquante de par sa détresse très touchante. Comme Kyle Maclachlan dans le film, et David Lynch dans la vie réelle, on tombe amoureux d'Isabella Rossellini qui est saisissante en Dorothy Vallens. Mais tout n'est pas aussi rose (ou bleu) dans la ville de Lumberton. Il y a Frank Booth. Psychopathe, maniaque, pervers, Lynch nous offre l'un des personnages les plus fous du cinéma. Qui de mieux que Dennis Hopper pour incarner le mal en personne ? La performance de l'acteur est absolument démentielle, il crève tout simplement l'écran. Son personnage est imprévisible, cinglé et apporte un sentiment de peur et d'horreur. Il est l'un des piliers de la réussite générale du film.

Maître de la mise en scène, maître des sens

Une réussite qui doit aussi beaucoup à la mise en scène de son créateur. Véritable obsédé du bleu, David Lynch consacre son film à la couleur. Le bleu de Lynch, c'est celui qui lisse Isabella Rossellini, celui qui rend la ville plus belle qu'elle n'est réellement, celui qui procure une intense émotion au moment au Dorothy Vallens rentre sur scène pour chanter Blue Velvet. Le bleu est omniprésent, il ouvre même le film (le fameux rideau de velours bleu, même velours que la robe de Rossellini). Un bleu aussi artificiel que l'introduction du film présentant Lumberton comme une petite ville tranquille. Le bleu cache la crasse dont Lynch adore nous parler. Il n'est qu'un artifice, un moyen d'enjoliver son monde. Je ne vous parle pas du bleu seulement parce qu'il fait partie du titre du film. Le bleu joue un rôle majeur dans le cinéma de Lynch. « Mulholland Drive », « Twin Peaks », « Lost Highway » ou encore « Inland Empire », tous arborent cette teinte et pour différentes raisons. L'onirisme, le rêve, le cauchemar ou simplement pour laver des personnages souillés par le sang et laver leur peur.