La critique

Huitième long-métrage de Quentin Tarantino, « Les 8 Salopards » lance une nouvelle année cinéma que l'on espérera fructueuse. Plusieurs films sont attendus en 2016 et il semblerait que le réalisateur américain ouvre le bal avec son nouveau film. Alors grosse déception ou début d'année idéal ? Réponse tout de suite.

Huis clos magistral, ennui mortel, perte de plaisir mais gain d'originalité et de maturité, les spectateurs et la presse ne savent visiblement pas sur quel pied danser avec « Les 8 Salopards ». Alors que Quentin Tarantino semblait mettre tout le monde globalement d'accord ces dernières années (« Inglourious Basterds », « Django Unchained »), il s'avère qu'il divise beaucoup plus la critique avec son dernier film. Alors pourquoi tant de controverse pour « Les 8 Salopards » ? Disons que Tarantino innove tout en reprenant ses codes et peut-être en s'auto-citant. Et apparemment cela n'est pas du goût de tout le monde.

Les 8 Salopards
Les 8 Salopards

Une patience récompensée

D'abord, « Les 8 Salopards » n'est pas un Tarantino grand public comme pouvaient l'être ses deux précédents films avec leur côté fun et décalé respectifs. Le film du réalisateur s'inscrit directement dans la veine d'un « Reservoir Dogs » au Far West et emprunte un ton plus sérieux que ses derniers long-métrages. « Les 8 Salopards » commence par un plan-séquence qui en dit long sur le contenu du film. Avec un morceau musical sinistre (« L'Ultima Diligenza Di Red Rock ») et une lenteur inhabituelle du déplacement du cadre, Tarantino veut nous faire comprendre que cette fois-ci, son cinéma sera sans pitié et n'épargnera pas ses personnages. Ce plan-séquence comme couverture du générique, est le commencement d'un long récit, bourré de suspense et d'humour, mais qui s'achève avec un pessimisme encore inconnu au réalisateur. Comme vous vous en doutez peut-être, cette histoire met en scène plusieurs personnages et en particulier huit que vous vous surprendrez à déterminer un temps. Huit protagonistes dont une prisonnière condamnée à mort que quelqu'un aimerait bien libérer de la potence. Dans une auberge théâtre de la violence Tarantinesque, chacun voudra démasquer le traître qui vit à côté de lui. Pour les personnages comme pour le spectateur, il faudra être patient pour connaître la vérité car le jeu du cluedo ne fait que commencer.

Cette patience sera pour le public la clé qu'il faut avoir en sa possession pour pleinement apprécier le film. Long de près de trois heures, « les 8 Salopards » est une pièce de théâtre sur grand écran. Une pièce où chaque personnage se donne la réplique autour de dialogues souvent excellents, originaux et terriblement rythmés. Il n'en reste pas moins que la durée du film est conséquente, tout en sachant que l'action et les coups de revolver du western arrive pour la dernière demi-heure du film. On comprend donc que certains soient rebutés par tant de bla-bla et de grands discours, et attendent avec impatience le dénouement. Seulement cette préparation des personnages, leur introduction, leur mise en place dans le décor, tout cela est primordial au bon fonctionnement du scénario. Car si comme vous, je me disais « Mais quand est-ce-que ça va péter bon sang ?! », j'étais quand même porté par ces dialogues et ces interactions entre les personnages. Et quand prend fin cette attente grandissante, l'on reste subjuguer par cette chute des masques portés par les personnages. La vérité éclate dans un élan de violence digne des grands Tarantino et alors Quentin réussit son pari : faire patienter un public qui n'a de cesse d'attendre l'explosion, l'action et les fusillades. Avec son long jeu du « qui est qui » Tarantino se permet une critique du spectateur de cinéma contemporain. Un spectateur qu'il juge trop sévère, intransigeant, laissant de côté l'art de la mise en scène et du dialogue au profit de l'action et des images de synthèse dégueulasses. Tarantino a décidé d'aller à l'encontre des attentes du public, à savoir du fun, du sang et du divertissement. Tarantino réalise ici un film critique de son spectateur, toujours plus friand de sa violence exacerbée. Mais le cinéaste est malin et respectueux des curieux qui se déplacent pour son film. Il les laisse gamberger pendant deux bonnes heures, pour finalement leur apporter ce dont pourquoi ils sont venu : du sang et du fun. Alors les masques tombent et Tarantino ne peut plus se cacher. Il redevient celui qui tue, qui choque mais qui surprend toujours. On comprend maintenant pourquoi le film divise. Les spectateurs n'ont pas eu ce qu'ils venaient chercher ou alors à la toute fin.

On a tous un salopard qui réside en nous

Comme évoqué précédemment, Tarantino réitère le jeu des masques, un procédé qui marchait déjà très bien dans son « Reservoir Dogs » et son jeu des pseudonymes ( des couleurs pour les noms des personnages). C'est pourquoi la similitude entre ce dernier cité et « Les 8 Salopards » est si frappante. Outre le huis clos, la recherche du traitre (le flic dans « Reservoir Dogs », celui qui veut libérer Daisy Domergue dans « Les 8 Salopards »), la psychologie des personnages, on retrouve même quelques acteurs du premier film du réalisateur. Ainsi Tim Roth prend place dans l'auberge pour un rôle qui est situé entre le Dr King Schultz de « Django Unchained » pour sa façon de jouer et son physique, et le Mr Orange de « Reservoir Dogs » (qu'il avait lui-même interprété) pour son rôle dans l'histoire. Un autre acteur que l'on retrouve beaucoup chez Tarantino et notamment dans « Reservoir Dogs », le génialissime Michael Madsen et sa voix d'ours des cavernes. L'acteur est excellent et ça fait chaud au coeur de le revoir sur le devant de la scène dans un casting qu'il aurait été difficile d'améliorer. Car excepté les deux acteurs cités ci-dessus et leurs talents certains, on retrouve le cabotin Samuel L.Jackson qui prend un plaisir monstre dans son rôle, un Kurt Russell au top de sa forme, une impressionnante Jennifer Jason Leigh, mais aussi un Walton Goggins qui se révèle après un petit rôle dans « Django Unchained » et Demian Bichir pour ne citer qu'eux. Ce casting cinq étoiles permet au public de s'identifier à des personnages qui sont pourtant des ordures finies. Tarantino traite chacune de ses ordures comme des personnages iconiques, auxquels le spectateur s'attachera tout en déterminant son salopard favori (dans mon cas, Joe Gage par Michael Madsen). Dès lors, cet attachement artificiel à un personnage en particulier et à ses traits déclenche chez le spectateur l'envie de connaître le châtiment réservé à son icône et renforce donc son attachement au film.