La critique

Après quatre critiques sur des sorties cinéma récentes, je pensais qu'il était temps de revenir sur un film appartenant un peu plus au passé pour ne pas tomber dans la routine. Aujourd'hui je déterre donc « The Yards » de James Gray qui fêtera ses 16 ans en fin d'année. Deuxième long-métrage de son réalisateur, « The Yards » est l'une des révélations de mon année cinéma 2015. Une révélation que je voulais partager avec vous.

« The Yards » est le projet casse-gueule de James Gray. Le film qui l'a éloigné du cinéma durant sept ans à cause de recettes désastreuses et d'un retour critique calamiteux notamment à sa présentation à Cannes. Le public cannois, qui a souvent du mal à accorder des mérites à un film tout en relevant ses défauts et qui ne sait dire que « chef-d'oeuvre » ou « bouse » fini par huer Gray et son film. On est donc en 2000 lorsque Gray perd sa réputation acquise avec « Little Odessa ».

The Yards
The Yards

De l'idyllique au dramatique

Heureusement quelques années plus tard, « The Yards » devient enfin un film reconnu et considéré, une œuvre noire d'un New York corrompu dans lequel Léo Handler, tous frais sorti de prison, va retomber malgré lui dans la criminalité. La réinsertion dans le milieu New-Yorkais paraît impossible et seul ceux qui font de bonne alliance parviennent à leurs fins.

Avec « The Yards », James Gray dépeint une ville où les politiques se font graisser la patte par les patrons d'industrie, une ville d'ordures sans états d'âme, une ville pourrie jusqu'aux racines. Le réalisateur commence pourtant avec un discours plein d'espoir quand une mère ayant perdu son fils, le retrouve sain et sauf avec la volonté d'aller de l'avant et de laisser son passé derrière lui. Mais la petite fête pour le retour de ce fils aimé ne suffira pas à le sauver d'un futur construit par une enfance difficile, une enfance sans père, sans modèle et par une famille qui l'a déjà fait tomber une première fois. L'ombre du New-York noir le guette et l'agrippe. Son incapacité à se détacher de cette famille de mafieux et sa crédulité finissent par le perdre. L'amitié et l'amour n'existent plus, l'argent et le business subsistent. Mais Léo a encore le choix, éliminé le témoin qui pourrait tous les faire tomber, ou courir et fuir cette vie en abandonnant ceux qu'il aime.

Choisis ton destin

Le choix. C'est le concept qui est le plus au cœur du récit de James Gray. Que ce soit un choix entre le bien et le mal, un choix amoureux ou bien un choix financier, James Gray fait dépendre son histoire des dilemmes de ses personnages. Des personnages dépourvus de gaieté, des personnages hantés par le remords, prisonniers de dilemmes continuels et sans issues. D'une flopée de personnages interprétés par des acteurs et actrices de renom tel qu'Ellen Burstyn, Faye Dunaway ou encore James Caan, il s'en dégage trois partageants une relation particulièrement malsaine et ambigüe : Erica, Léo et Willie. Les trois protagonistes, très liés dans le récit, forment un trio dramatique tiraillé par le remord, la cupidité, l'argent ou encore l'enfance. Leurs actions, leurs sentiments, leurs convictions les rendent différents mais les mèneront quelque part tous à leur perte. Le trio est particulièrement marquant dans son évolution et sa façon d'être lorsque l'on sépare un membre des deux autres. Alors que leur réunion provoquait la fête et la joie au début du film, leur rencontre finale sonnera la renaissance et la fin d'un amour ainsi que le début d'une jalousie. De la même façon, chaque duo formé par le trio change. Les relations deviennent de plus en plus compliquées et chaque personnage commence peu à peu à diverger du trio. Willie dit adieu à Léo dans la voiture avant la mission de l'hôpital, Léo s'éloigne de sa famille pour se cacher de la police et Erica commence à avoir des suspicions sur Willie.

Mais ces différentes divergences finissent par former une seule et même convergence, entre Léo qui revient pour sa mère, et Erica qui ne supporte plus son entourage et leurs affaires. Cette convergence est le point le plus sensible du film et il est traité de façon admirable. Les premières scènes entre Léo et Erica sont d'ailleurs très révélatrices. On sent quelque chose, un malaise, un passé enfouit, des regards particuliers, tout ça pour nous mettre la puce à l'oreille. Mais James Gray patiente pour donner les clés de son intrigue et ce n'est qu'au bout d'une heure qu'il se décide enfin à parler de Léo et Erica. Et comme dans les nombreux points culminants de son film, il met en place une scène magnifique qui nous fera davantage nous rapprocher de ceux qui ont quelque part choisi le bien, de ceux qui ont vendu leur âme.

La musique, cœur du récit noir

Ces trois personnages terriblement réussis permettent un attachement constant à ce qu'ils sont ou à leurs idéaux. Non pas que le spectateur aime vraiment ce que représentent ces figures, mais plutôt qu'il fait preuve d'une grande pitié à leur égard. James Gray nous le dit très simplement dans les dernières minutes de son film : la corruption, le business et le désir de richesse met en péril les vies. Gray brise le code du silence et conclut son film sur une note très dramatique. Il construit son thriller d'une façon claire, ce qui le rend poignant. Il lie plusieurs scènes marquantes et symboliques entre elles en les faisant dépendre les unes des autres.

Et cela commence à mon avis avec la mission de l'hôpital ou plutôt la séquence juste avant dans la voiture. Les adieux entre Léo et Willie font directement écho à leur appel téléphonique un peu plus tard. La musique, omniprésente dans les deux scènes, change pour passer d'un morceau évoquant un dilemme à l'issue forcément dramatique, à un morceau qui le devient complètement. Léo a fait un choix et la bande sonore ainsi que la séquence exprime son choix. Cette musique au ton si grave, si sombre, revient inlassablement pour nous ramener à la dure réalité et oublier quelques amours possibles dans le New York de Gray.