La critique

1982. Fort de son succès critique et commercial avec « Alien : le Huitième Passager », Ridley Scott continue de parcourir le monde de la science-fiction avec une œuvre aujourd'hui unanimement reconnue : « Blade Runner ». Délaissé par le public, mal aimé à sa sortie en salles, « Blade Runner » devient avec les années, la référence du cinéma de science-fiction cyberpunk. Voyons alors quelles sont les particularités du film de Scott et pourquoi est-il justement considéré comme un classique du cinéma aujourd'hui.

Commençons d'abord par un petit aparté. Aujourd'hui vous lisez ma 113e critique de film depuis la création de Critikciné. Comme vous avez dû le remarquer, la mise en page a changé, la façon d'écrire aussi. Un style d'écriture que je souhaite rendre de moins en moins conventionnel. Les critiques se suivent et se ressemblent parfois. Hors le cinéma est un art où chaque œuvre contient sa part d'originalité que j'aimerais pouvoir transmettre dans mes écrits. Dès aujourd'hui, j'essaierais donc de parfaire mes critiques dans le sens des émotions que les films peuvent dégager. N'hésitez donc pas à me faire part de vos retours dans les commentaires.

Blade Runner
Blade Runner

La trahison des émotions

Parlons dès lors de « Blade Runner », le film dont vous entendrez forcément parler au moins une fois dans votre vie. Si c'est la première fois que vous entendez ce nom, j'espère alors que la critique qui va suivre vous donnera envie de découvrir ce chef-d'oeuvre de Ridley Scott.

Le réalisateur de « Gladiator » ou « La Chute du Faucon noir » entre autres, nous introduit ici dans son Los Angeles futuriste, poisseux, délétère et surtout très loin de notre réalité malgré le peu d'années qui nous sépare de la vision de son créateur (on se situe en 2019 dans « Blade Runner »). L'histoire, brièvement résumable par une traque de quatre répliquants par un Blade Runner du nom de Deckard, est d'une richesse incroyable en émotions, en surprises, en mystères et en beauté.

Que retiendra-t-ont de « Blade Runner » ? Si l'on ne devait garder qu'une seule chose, nous retiendrions un hymne à l'amour et à la liberté de vivre la vie si courte soit-elle. Car l'amour est la pensée qui caractérise le mieux le film de Ridley Scott. Il en est imprégné de bout en bout. Dès l'introduction et les premières images du Los Angeles suant aux flammes des usines, à la fois plongé dans l'obscurité du monde et éclairé de toutes parts, nous sommes immergé par un sentiment amoureux. L'oeil contemplatif de cette magnifique exposition, face à cette ville de lumière emplit de beauté et de couleur, n'est peut-être qu'une représentation de notre regard médusé devant ces premières scènes. L'amour que l'on porte au film est déjà grand et cela ne fera qu'amplifier par la suite.

Car l'amour, s'il est représenté par la beauté des images, des chromatiques, à travers l'oeil du spectateur, est aussi explicitement perceptible à l'écran dans la relation qui unit Rick Deckard et Rachael. Un lien entre deux personnages très contrastés mais aussi particulièrement proches ce qui forme l'un des grands paradoxes et mystères du film. Tous deux éprouvant une vague à l'âme, emplit de mélancolie, plein de blues (comme l'un des morceaux de la bande originale), Rick et Rachael forment une union parfaite guidée par leur passion. Des sentiments inconnus et inexplicables pour Rachael quand Rick tente d'échapper à son métier de tueur qui l'entête et le renferme.

Des répliques physiquement parfaites

Cet amour, cette beauté visuelle mais aussi sonore dont nous reparlerons, sont des matériaux vitaux au film de Scott. Ces sensations, cette impression de chaleur dans un monde froid, bleu et glacé par la pluie, sont pourtant très souvent menacées par plusieurs déferlantes de violences orchestrées par un répliquant en particulier : Roy Batty. Personnage charismatique, jusqu'au bout mystérieux et imprévisible, le Roy du génialissime Rutger Hauer, insuffle un vent de folie et de cruauté dans l'oeuvre de Ridley Scott. Le réalisateur américain donne à son personnage une véritable humanité (les répliquants saignent, aucun signe qui ferait penser à une machine) avec les grandes pensées qui l'habite toujours. Ainsi la quête de l'immortalité, de l'instant présent, de la beauté du monde sont des facettes que l'on retrouve chez les répliquants de Scott.

A plus grande échelle, l'oeuvre de Scott met en avant l'humanité et ses émotions et pas seulement en travaillant sur les répliquants. Tout le film nous plonge dans de forts sentiments humains comme la violence ou l'amour dont nous parlions un peu avant. C'est l'une des raisons pour lesquelles « Blade Runner » est si particulier et qu'il est presque impossible d'en donner un ressenti construit et logique, et d'identifier pourquoi on aime ou pas. L'oeuvre nous touche là où notre personnalité se situe. Et indéniablement un morceau au moins de notre personnalité se retrouve dans « Blade Runner ». Nous sommes en présence d'une compilation d'émotions notamment composée de violences, beauté, amour, tristesse, mélancolie. Cette dernière, la mélancolie, habite les différents personnages du film et plus particulièrement Rick et Rachael. Un sentiment de blues qui parvient à nous bouleverser lorsque la magnifique Rachael découvre sa vraie identité construite autour d'un terrible mensonge.

Science-fiction dramatique et sonorité mélancolique

La psychologie des personnages et le casting choisi pour les interpréter jouent donc un rôle primordial dans le drame qu'est « Blade Runner ». Le couple Rachael/Deckard est à la fois mystérieux et passionnant. Deux âmes errantes d'une façon bien discordante. Alors que Deckard sombre dans l'alcool et la dépression, le monde de Rachael s'écroule et il n'y a que Deckard en qui elle peut avoir confiance. Si ces deux personnages forment le mur de béton pénétrable de l'oeuvre, c'est grâce à leur écriture mais aussi à leur interprétation à chaque fois authentique. Harrison Ford est particulièrement sidérant dans ce rôle du Blade Runner psychologiquement perdu. L'acteur, dans une période difficile de sa vie à l'époque, ne peut donner plus de crédibilité à son personnage. Pour l'accompagner, on retrouve la magnifique et émouvante Sean Young dans le seul grand rôle de sa carrière à mon grand désespoir. L'actrice excelle tout simplement. Une interprétation tout en beauté et en justesse. Rachael est le personnage dramatique, un bon nombre d'émotions sont véhiculés par cette femme douce, que l'on a envie de protéger du monde brutal et hostile qui l'entoure. Je ne pourrais jamais oublier son morceau de piano, cheveux détachés étincelants et son regard brillant de mille feux. Mais plus encore, ce regard lorsque son monde s'écroule et que le non délicat Deckard lui annonce la vérité. Dès lors, « Blade Runner » dépasse la simple science-fiction en ajoutant une trame dramatique originale et indispensable.

Ce drame, cette fresque de science-fiction, est décuplé par une bande-son étincelante et exaltante. L'auteur de cette pépite, Vangelis, offre à son réalisateur une palette d'émotions et de sentiments riches en total accord avec les images et les enjeux du film. Parfois critiquée pour son parti pris trop dramatique dans une œuvre futuriste cyberpunk, cette bande-son est d'une pureté surprenante. Mélangeant mixage électronique et sons distordus et lancinants, Vangelis s'inscrit à l'époque dans la cour des plus grands. De cet éclat sonore, ce concentré d'émotions, on retiendra le bouleversant « Memories of Green », le tumultueux « Love Theme », le mélancolique « Blues » et bien sûr le superbe thème de fin.